L’Assemblée nationale du Vietnam : fonctions et évolution dans le cadre d’un régime de Parti-État.

Introduction

C’est le 3 août 1945, soit au lendemain de la proclamation d’Indépendance, que fut décidée par Ho Chi Minh et le Vietminh « d’une élection au suffrage universel, incluant tous les citoyens, hommes et femmes âgées d’au moins 18 ans, peu importe leur statut économique, la religion ou la race » (1). Le décret sur l’élection générale pour élire les députés de l’Assemblée nationale (AN) fut proclamé le 8 septembre 1945 et l’événement se tint le 6 janvier 1946. Le caractère démocratique du suffrage ainsi que la place importante que tient l’institution au sein de l’État de droit vietnamien n’ont pas été démentis depuis lors, bien au contraire, puisque la Constitution de 2013 place aujourd’hui l’AN en premier au sein des institutions politiques, devant la présidence de la République et le gouvernement. L’article 69 indique bien que l’AN est « le plus important organe représentatif du peuple et le plus important organe de pouvoir d’État » (2) et lui dévolue trois fonctions : exercer des pouvoirs constitutionnels et législatifs ; décider des plus importantes affaires de la nation et exercer un contrôle suprême sur les activités de l’État (3).

Mais les fonctions de l’AN ne se réduisent pas à celles que lui donnent la Constitution. On ne peut comprendre le fonctionnement de cette institution qu’en rapport avec la force politique qui l’a fait naître, à savoir le Parti Communiste Vietnamien (PCV), « avant-garde de la nation vietnamienne ». Il est intéressant ainsi de se poser la question des rapports qu’entretiennent le PCV et l’AN et notamment du degré de domination que le premier a sur le second. Notre hypothèse de départ étant que le PCV utilise l’AN dans une perspective politique et de renforcement de son pouvoir. L’AN aurait ainsi, au-delà de ses compétences constitutionnelles, des fonctions politiques pour le PCV.

Nous verrons en effet que l’AN fut dès le départ un instrument dans les mains du PCV pour à la fois créer l’unité nationale du territoire et du peuple (I) et légitimer démocratiquement sa domination sans partage (II). Le processus électoral étant pré-determiné par le Parti lui-même, le travail législatif de l’AN est organisé et évolue dans le cadre fixé par le PCV (III).    


I) Construire l’unité de la Nation vietnamienne…

Si à l’approche des premières élections de l’AN en 1946, Ho Chi Minh se réjouissait de voir son peuple enfin utiliser ses « droits démocratiques » (4), ceux-ci furent dès le départ utilisés par le Vietminh à des fins politiques, notamment pour créer chez les vietnamiens un sentiment d’appartenance à la nation. En témoigne ainsi l’ambiance de fête orchestrée par le Vietminh à l’époque, et le PCV aujourd’hui, à l’approche de l’élection. Celle-ci est organisée comme un moment festif, une ode à l’unité de la nation – que symbolise notamment l’iconographie colorée et de style soviétique.

Si l’unité de la nation était loin d’être acquise à la fin des années 40 dans un Vietnam en pleine guerre civile, des députés des territoires du Sud du pays furent néanmoins élus dès 1946. En 1960, ces députés, au nombre de 89, furent reconduits automatiquement alors que s’opérait à cette époque le premier renouvellement des délégués depuis 1946 (la guerre avait empêché toute élection entre 1946 et 1960). On peut dire avec Howard R. Penniman que « la présence de ces députés du sud à l’Assemblée nationale perpétua le mythe que le Vietnam était une seule et même nation et que l’Assemblée nationale était son représentant et gouvernait tout le pays » (5). C’est seulement en 1971, avec les progrès réalisés dans la conquête du Sud et la création du Gouvernement révolutionnaire provisoire de la République du Sud Vietnam (1969) qu’il fut possible aux communistes de renouveler les délégués du Sud du pays. L’AN apparut à ce moment-là comme un symbole de l’unité de la nation et de la progression face à l’ennemi.

Aujourd’hui encore, l’AN reste utilisée comme le garant de l’unité nationale et territoriale du pays. Dans cette optique, le vote réalisé à l’occasion de l’élection doit être vu d’abord comme un acte de célébration de la nation. En d’autres termes, le bulletin vote pour la nation.

Mais pour le PCV, le vote ne doit pas être seulement cela. Il doit aussi lui permettre de consolider son rôle de guide unique de la nation vietnamienne. Dans cette optique, les élections législatives sont organisées de telle façon qu’elles doivent produire nécessairement un plébiscite envers le PCV.


II ) … derrière le PCV

Dès le début des années 70, le PCV (à l’époque Laodong) se retrouva seule force politique du pays. Il avait alors les mains libres pour façonner le système politique en fonction de ses intérêts. Nous verrons ainsi que depuis cette époque la mainmise du PCV est entière sur l’élection et le fonctionnement de l’AN. L’impossibilité de créer de nouveaux partis politiques (a), couplée au fait que l’élection s’apparente davantage à une sélection de candidats par l’organe central du PCV (b) crée l’illusion d’un plébiscite envers le PCV.


A) Le Parti se réserve le monopole de la politique

En 1946, alors que Ho Chi Minh organisait les premières élections nationales, la bataille faisait rage entre le Vietminh et ses opposants, notamment le Parti Nationaliste du Vietnam, appuyé par la Chine nationaliste. Si l’élection fut organisée de telle façon qu’elle ressembla à une fête nationale, il y eut en vérité un accord électoral préétabli entre les formations en compétition pour la prise de pouvoir. D’ailleurs, le Parti Nationaliste fit campagne contre les élections, pensant que cela allait favoriser la prise de pouvoir du Viet Minh (6). C’est ainsi que plusieurs formations furent représentées dans la première Assemblée nationale : sur les 302 députés élus, le Vietminh obtint 182 sièges, le Parti Démocratique du Vietnam, 45, le Parti Nationaliste du Vietnam, 26, le Parti Socialiste du Vietnam, 27 et la Ligue révolutionnaire vietnamienne, 22. Petit à petit, on assistera à une prise de pouvoir totale du Viet Minh, qui sera dissout en 1951 et deviendra le Lao Dong (Parti des travailleurs du Vietnam), entièrement aux mains des communistes. Lors des élections de 1960, seuls le Parti Démocratique, le Parti Socialiste et quelques associations d’obédience religieuse (Les Bouddhistes patriotes ou les Catholiques amoureux de la paix), pouvant déjà être considérés comme des partis satellites, furent autorisés à participer à un processus électoral déjà entièrement contrôlé par le Lao Dong et n’obtinrent que quelques sièges. En 1971, la domination des communistes était totale puisque seulement sept candidats indépendants furent autorisés à participer à l’élection. Tous les autres candidats faisaient partie du Front de la Patrie du Vietnam, une organisation regroupant tous les mouvements de masse, en charge d’approuver les candidats aux élections, et dont le Lao Dong était la structure maîtresse.

Avec cette prise de pouvoir naquit aussi un nouveau discours sur ce que devait être l’AN dans une régime socialiste. Ainsi, à la veille de cette élection de 1971,  Truong Chinh, alors à la tête du Comité de l’Assemblée Nationale, expliqua que « dans les législatures capitalistes, les bourgeois et les possédants se battent pour leurs propres intérêts. Alors qu’il y a toujours parmi les membres de notre Assemblée Nationale une unité et unanimité d’opinion parce qu’ils défendent non pas leurs propres intérêts mais ceux de toutes les couches sociales qu’ils représentent. S’il peut y avoir des opinions différentes sur certains problèmes au début, le débat démocratique débouchera systématiquement sur un accord » (7). L’AN doit ainsi représenter l’ « unité » de la nation mais aussi produire une « unanimité » de point de vue. S’il semble que cette dernière puisse se trouver via la discussion, en vérité elle est largement prédéterminée du fait de la domination sans partage du PCV.  

La Constitution de 1980, dans son article 4, confirma ainsi le pouvoir total du PCV en indiquant que « le Parti communiste du Vietnam, l’avant-garde et le combattant de la classe laborieuse, est armé par le Marxisme-Léninisme et est le seul guide de l’État, de la société, et le facteur décisif de toutes les victoires de la révolution vietnamienne » (8). Si cet article a évolué depuis, supprimant le mot « seul » de « seul guide de l’État… » dans la réforme de 1992, et intégrant depuis 2013 la mise en responsabilité du Parti vis-à-vis du peuple dans les décisions qu’il prend et la soumission des membres du Parti à la Constitution (9), le Parti reste dans les faits pour l’instant la seule entité politique autorisée.

L’impossibilité de créer d’autres formations politiques induit la domination totale du PCV sur la représentation des citoyens au sein de l’AN. Mais pour le Parti, il s’agit d’aller plus loin et de faire de l’élection un véritable exercice de plébiscite, produisant une institution faite par et pour le Parti.


B) Une élection par et pour le Parti

L’interdiction des partis politiques est ainsi une condition première de la domination du PCV mais elle n’assure pas automatiquement l’adhésion de la population derrière le projet politique du parti. C’est ici qu’intervient une autre fonction fondamentale de l’AN, celle de produire la légitimité démocratique qui faisait défaut au Parti. Dès le début, le PCV s’est donc trouvé dans la situation de ce qui a été appelé « le dilemme de la dictature du parti unique » : organiser des élections « démocratiques » tout en devant s’assurer une large victoire à des fins de légitimation (10). Au Vietnam, le Parti étant à l’origine du jeu politique, il assure de manière ex ante sa domination à l’élection en planifiant à l’avance tout le processus électoral (11).

Ce dernier s’effectue schématiquement en cinq étapes, au sein desquelles prennent place de nombreux échanges entre le niveau central et celui des provinces où se tiennent les élections. La première, celle de la planification au niveau central, est la plus importante parce que c’est à ce plan prédéterminé que toutes les instances en charge de l’élection se référeront pour organiser localement l’élection. Elle consiste en la création par le Comité central de l’AN et le Comité central des élections d’une sorte de canevas parfait de ce à quoi devra ressembler l’AN une fois élue. Il est discuté et peut être amendé par le Comité Central du Front de la Patrie, regroupant toutes les organisations de masse représentant le peuple. Ce plan est ensuite envoyé dans chaque province aux Commissions électorales et Fronts de la Patrie de niveau local. Ces dernières instances ratifient le plus souvent in extenso le plan proposé. Le plan annonce un quota pour chaque type de représentants à l’AN et les instances locales doivent alors trouver les bons candidats pour chaque type. Mais dans ce plan, on retrouve aussi des noms de candidats décidés par les organes centraux, qui seront ceux souvent « parachutés » dans les provinces où ils ont le plus de chance de gagner. La deuxième étape consiste ainsi pour les autorités provinciales à trouver des candidats qui contenteront le autorités centrales du Parti. La troisième étape est la confirmation de la liste des candidats par le Comité Permanent du Front de la Patrie, qui la soumet elle-même au Comité central des élection et au Comité permanent de l’AN. Une fois la confirmation reçue de ces organes, les Comités populaires et les Fronts de la Patrie de niveau local organiseront des rencontres entre les candidats et un échantillon de futurs votants (quatrième étape). Dernière étape, les autorités en charge des élections finalisent les listes en prenant en compte les informations données par les votants. La liste des candidats est ensuite faite et envoyée au Comité central des élections.

Tout est ainsi planifié par l’organe central du Parti, jusqu’au nombre autorisé de candidats auto-déclarés. Dans ce cadre électoral, dominé par la théorie du « centralisme démocratique »(12) le jour de l’élection n’est donc que la dernière étape d’un processus de sélection au sein même du Parti. Le vote du peuple n’est là que pour ratifier les décisions du Parti et pour lui donner en quelque sorte l’onction démocratique. On ne s’étonnera donc pas de voir qu’en 2021, seuls 14 députés non communistes et 4 candidats auto-déclarés (mais communistes) ont étés élus sur les 499 sièges de la nouvelle législature. L’élection n’est finalement qu’un exercice de plébiscite organisé par et pour le Parti (et non pas par et pour le peuple comme indiqué dans la Constitution).

Pour que cet exercice de plébiscite soit pleinement réussi, l’organe central du Parti doit aussi s’assurer du vote massif de la population pour les candidats qu’il a lui-même choisi. Depuis les premières élections, la participation électorale approche ainsi les 100% (99.60% en 2021), produisant l’illusion d’un engouement politique. Il est évident ici qu’à une organisation ex ante du processus électoral s’ajoute une fraude ex post du nombre de votants. Peu de travaux se sont intéressés à cette question sensible, mais des sondages effectués auprès de la population permettent de nuancer largement les chiffres officiels (13).

Pour les députés, il s’agit donc plus d’une nomination que d’une élection, ce qui a de grandes conséquences bien sûr sur le rôle de l’AN elle-même et plus encore sur la capacité des députés de réellement faire le travail que leur dévolue la Constitution.


III) L’AN évolue dans le cadre fixé par le Parti

Dans ces conditions, il est évident que l’exercice du pouvoir législatif évolue lui aussi dans le stricte cadre dévolu par le Parti. Nous verrons ainsi que le travail de l’AN est essentiellement réalisé par son Comité permanent qui accueille en son sein les apparatchiks du PCV (A). Cette mainmise politique sur l’AN permet au PCV de faire évoluer l’institution pour répondre au nouveau référentiel d’exercice de pouvoir tout en veillant à ce qu’aucune autonomisation ne soit possible (B)


A) Les apparatchik du Parti dominent l’institution

Une fois mise en place, l’institution est organisée de façon telle que le pouvoir législatif revient aux députés sélectionnés en amont par l’organe central du Parti. En effet, ce sont ceux ayant le plus haut degré de légitimité au sein du Parti qui pourront siéger au sein du Comité permanent, véritable organe législatif de l’AN. Selon Matthieu Salomon, pour comprendre l’organisation de l’AN, il faut raisonner en termes de « sphères de pouvoir ». Les postes clés sont toujours occupés par des profils marqués par une forte proximité avec l’appareil central du Parti. Selon ce chercheur, « la composition du Comité permanent de l’Assemblée nationale symbolise la mainmise toujours prégnante du Parti sur l’institution » (14). De la même manière, tous les postes à responsabilité au sein des commissions sont également monopolisés par les membres irréprochables et loyaux du PCV. Ce sont ces députés-là qui détiennent la quasi-totalité du pouvoir législatif que confère la Constitution à l’AN.

Les projets de loi sont conçus au sein du Comité permanent en lien avec les commissions spécialisées. Le débat et le vote en plénière de ces lois ne sont organisés que deux fois par an comme le prévoit l’article 83 de la Constitution. C’est dans ces occasions que les lois sont votées quasiment à l’unanimité conformément au principe d’unité voulu par le PCV.

C’est dans cette configuration contrôlée entièrement par le pouvoir central du Parti que l’AN a été investie depuis le Doi Moi de la fonction de faire les lois (dont le nombre était très faible depuis 1986). Depuis les années 80, l’ouverture économique, social et politique du régime est entièrement contrôlé par le Parti comme le résume l’expression « économie de marché à orientation socialiste », l’expression « orientation socialiste » renvoyant à la direction du Parti dans toutes les affaires.

Mais ce contrôle ne veut pas dire que l’institution n’évolue pas. En effet, depuis le Doi Moi, une nouvelle légitimité technocratique a fait son apparition, venant se superposer à la légitimité idéologique. Les nouvelles compétences de l’AN participent ainsi de cette évolution sans que ne se produise néanmoins une quelconque autonomisation de l’institution vis-à-vis du Parti.


B) De nouvelles compétences sans autonomie   

Les réformes du Doi Moi dans les années 80 ont produit un nouveau référentiel d’exercice du pouvoir, où la loi est valorisée comme norme la plus importante et où la compétence technique au sein de l’élite politique est davantage mise en avant pour répondre à la complexité d’un système libéralisé. C’est dans ce cadre d’analyse qu’il faut comprendre les nouvelles compétences acquises par l’AN (15). En conséquence, l’AN se professionnalise (16) et reçoit de nouvelles compétences, renforçant en théorie ses attributions et sa capacité à contrôler le travail gouvernemental. Parmi ces compétences, nous pouvons en citer deux.

Tout d’abord, la réforme constitutionnelle de 1992 a instauré des sessions de questions au gouvernement, permettant aux députés d’interpeller les ministres et autres responsables nationaux (président du Tribunal populaire suprême, gouverneur de la banque centrale, etc.). Il fallut attendre 2003 pour voir une réelle confrontation avoir lieu, entre le ministre de l’Education et un député de Kon Tum, qui s’affrontèrent à propos de l’état de la réforme de l’éducation. À cette occasion, de nombreux observateurs jugèrent que la population avait assisté à « quelque chose de nouveau » (17). Depuis, selon Matthieu Salomon, « cet exercice politique n’a cessé de gagner en crédibilité ». Ajoutant que « désormais, les ministres et autres personnalités interpellées les redoutent. Elles sont en fait un des rares moments politiques susceptibles de mobiliser le public ». Ces séances de questions-réponses, retransmises à la télévision, créent ainsi un débat politique susceptible de mobiliser le public.

À cette compétence d’interpellation est venue s’ajouter celle du vote de confiance vis-à-vis des membres de l’exécutif.  C’est en 2012, alors que le Premier ministre, M. Nguyen Tan Dung, était très critiqué, notamment sur ses liens personnels avec l’entreprise publique Vinashin, que l’idée apparut. Alors que le Parti lui avait demandé de s’excuser publiquement, tout en le maintenant à son poste, plusieurs députés exprimèrent le besoin d’aller plus loin : « Le temps est venu de prendre réellement ses responsabilités et non pas juste de s’excuser » affirmait par exemple le député Duong Trung Quoc (18). C’est à la fin de l’année 2012 qu’une loi institutionnalisa un vote de confiance annuel visant les membres du gouvernement. Depuis lors, les députés sont ainsi invités chaque année à donner leur appréciation des ministres. La règle est la suivante : les députés peuvent exprimer leur « forte confiance », « confiance » ou « faible confiance » vis-à-vis des ministres. Si une personnalité recueille plus de 50% de « faible confiance » deux années consécutivement, elle peut être amenée à quitter ses fonctions. En 2013, un tiers des parlementaires accordèrent une faible confiance au Premier ministre Duong Trung Quoc, mais celui-ci se rattrapa l’année suivante en recueillant 320 votes de « forte confiance » (sur 484 votes exprimés) (19). La pratique de ce vote, ayant à l’origine l’ambition de réellement contrôler la pratique gouvernementale, s’est aujourd’hui institutionnalisée, sans que jamais un ministre ne soit réellement inquiété ou poussé à la démission. Cette nouvelle pratique démocratique, comme toute autre expression de vote au Vietnam, s’est en effet vue  phagocyter par la norme fondamentale d’unité derrière le Parti. Des observateurs critiques ont ainsi observé que « les hauts dirigeants reçoivent en général les plus hauts scores de confiance » (Mr Le Quoc Quyet, un dissident catholique) (20).

On voit ici que malgré la mainmise du Parti sur l’institution, celle-ci évolue et gagne en compétences afin de répondre aux nouvelles demandes de responsabilité du personnel politique. Mais ces demandes restent très encadrées par le Parti qui essaye de toujours prendre les devants pour que des contre-pouvoirs réels ne puissent pas apparaître.


Conclusion

Les réformes introduites par le Doi Moi ont impacté fondamentalement toutes les sphères de la société. Si la mainmise du PCV sur le champ politique est toujours indiscutable, ce dernier connaît néanmoins des évolutions. Il est notamment marqué par l’apparition d’une nouvelle légitimité technocratique ou professionnelle venant s’ajouter à la légitimité partisane et idéologique qui reste néanmoins largement dominante. On retrouve cela dans le cas de l’AN qui se professionnalise et gagne en compétences. Néanmoins, comme on l’a vu à propos du vote de confiance, ces dernières ne doivent pas entrer en interférence avec la règle d’unité dernière le Parti fixée par ce dernier (que ce soit dans les élections ou dans le travail parlementaire). Dans ces conditions, il ne peut exister une réelle légitimité démocratique, reposant sur un vote libre des élus ou des citoyens. Pour que celle-ci advienne, il faudrait que le PCV perde son caractère dictatorial (au sens léniniste du terme) en acceptant de se « normaliser » pour laisser les idées se former en partis concurrents. Ce fut le vœu, au moment de la réforme constitutionnelle de 2013, d’un groupe de juristes et universitaires emmené par Dr Nguyen Dinh Loc, un professeur de droit public et ancien Ministre de la justice. Ce groupe, intitulé « Pétition 72 » – parce qu’elle avait été signée par 72 personnes -, ne demandait rien de moins que l’ouverture du système politique à la compétition, contrevenant ainsi totalement à l’article 4 de la Constitution affirmant le leadership du PCV. Ils allèrent même plus loin en annexant une Constitution alternative qui suivait clairement les standards occidentaux en incluant le multipartisme et l’équilibre des pouvoirs. Si le Comité en charge de l’écriture des amendements à la Constitution rejeta les propositions, cet épisode pourrait créer un précédent pour des discussions plus poussées visant l’adoption d’une Constitution plus libérale sur le plan politique (21).


(1) Ho Chi Minh, Complete Works, Volume 4. H. The National Political Publishing House, 2011, p. 7, 136.

(2) Article 69, Chapitre V The National Assembly, Constitution du Vietnam (2013). Notre traduction.

(3) Ibid. Notre traduction.

(4) « Demain sera une journée pleine de joie pour notre peuple puisque se tiendra l’élection générale, soit la première fois dans l’histoire du Vietnam que le peuple utilisera ses droits démocratiques », Ho Chi Minh, Complete Works, Volume 4. H. The National Political Publishing House, 2011, p. 7, 136. Notre traduction.

(5) Penniman Howard, “Elections in North Vietnam”, World Affaires, Vol 135, no1, pp71-90, 1972. Notre traduction.

(6) Ibid.

(7) Ibid. Notre traduction.

(8) Article 4 de la Constitution de 1980, in Thiem Hai Bui, “Constitutionaliing single party leadership in Vietnam : dilemmas of reforms”, Asian Journal of Comparative Law, 11 (2016), pp. 219-234. Notre traduction.

(9) Constitutionaliing single party leadership in Vietnam : dilemmas of reforms”, Asian Journal of Comparative Law, 11 (2016), pp. 219-234. Cet article revient sur les débats qui eurent lieu notamment en 2013 sur la place du Parti dans l’architecture constitutionnelle et donc la question de l’article 4. De manière globale, de nombreuses organisations purent émettre leurs points de vue durant les consultations. (cf. conclusion). Même si des avancées ont été réalisées, la domination unique du PCV reste la norme.

(10) Malesky Edmund, Shuler Paul, “The Single-Party Dictator’s dilemma : information in Elections without Opposition”, in Legislative studies quarterly, XXXVI, 4, November 2011.

(11) Malesky Edmund, Shuler Paul, “Paint-by-numbers democracy : The stakes, structure and results of the 2007 vietnamese national assembly election”, Journal of Vietnamese studies, Vol 4, Issue 1, pps 1-48, 2009. Les prochains développements sur le processus électoral sont tirés de cet article.

(12) On retrouve ce principe organisationnel, s’appliquant pour toutes les institutions, dès la Constitution de 1959. Selon cette théorie léniniste,  s’il y a discussion sur les actions à suivre, la prise de decision, elle, est centralisée pour assurer l’unité de l’action. In Constitutionaliing single party leadership in Vietnam : dilemmas of reforms”, Asian Journal of Comparative Law, 11 (2016), pp. 219-234.

(13) Par exemple Nguyen Hoang Thanh Danh en 2016 a effectué un sondage via Facebook auprès de 1 000 personnes en âge de voter. Seuls 29% de ses répondants dirent avoir été voter eux-mêmes et 25% avoir donné procuration, atteignant ainsi 54% du total des interrogés, donc très loin des résultats officiels. Nguyen Hoang Thanh Danh, “Legislative elections in Vietnam and Vietnamese perception of the 2016 National Assembly Election” Waseda University, Tokyo, 2016.

(14) Salomon Matthieu, Les arcanes de la « démocratie socialiste vietnamienne. Evolution des assemblées populaires et du système juridique depuis le lancement du Dôi moi. Centre d’études et de recherches internationales Sciences Po, 2004.

(15) Ibid.

(16) Avant l’adoption de la Constitution de 1992, la quasi-totalité des députés étaient “amateurs”, cumulant un emploi et leur fonction d’élu. L’orientation des réformes va vers une augmentation du nombre et un rôle de plus en plus important de ces députés permanents. La révision de 2021 de la loi sur l’organisation de l’Assemblée Nationale fixe à 40% le nombre de députés permanents.

(17) Salomon Matthieu, op cit.

(18) « Vietnam’s Prime Minister urged to resign », ABC News : https://www.abc.net.au/news/2012-11-14/an-calls-for-vietnam-premier-to-resign/4372478

(19) Vietnam PM Nguyen Tan Dung boosted by confidence vote from lawmakers, The Straits Times : https://www.straitstimes.com/asia/se-asia/vietnam-pm-nguyen-tan-dung-boosted-by-confidence-vote-from-lawmakers

(20) Ibid.

(21) Bui Ngoc Son, Vietnam National University, « Petition 72: The Struggle for Constitutional Reforms in Vietnam » : http://www.iconnectblog.com/2013/03/petition-72-the-struggle-for-constitutional-reforms-in-vietnam/

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